Les dernières heures de course ne sont pas les mêmes selon que l'on est en passe de jouer pour la victoire ou que l'on bataille à l'arrière de la flotte pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être.
Devant, on profite de ce bonheur fugace avec juste cette petite tension qui reste et qui tend à laisser place une douce euphorie au fur et à mesure que la ligne approche. On règle le bateau au mieux, on étudie les fichiers de vent, on veille au trafic à l'approche des côtes. Surtout ne pas s'emballer, ne jamais oublier que tant que la ligne n'est pas passée tout peut encore arriver. Il sera temps quand l'étrave aura coupé le ruban imaginaire qui sépare le sémaphore de Beg-Meil de la tourelle d'entrée du port de Concarneau de serrer le poing, de laisser éclater sa satisfaction, de répondre aux sollicitations des copains, de la famille, des journalistes. Certains ont le triomphe modeste et pudique, d'autres laissent percer la bonde de leurs émotions, à chacun sa nature. Puis viendra le temps des dauphins, les poignées de mains et tapes sur l'épaule à l'arrivée : «- Bravo mon garçon ! Belle victoire... - Tu ne m'as quand même pas mené la vie facile, mon cochon, il a fallu que je me sorte les tripes. » La course est terminée et personne n'oublie que ce n'est que du sport et que tous du premier au dernier ont la même ligne à franchir...
Justement, quand on est derrière, ces heures deviennent souvent difficiles à vivre. On a beau se dire que la vie de navigateur est merveilleuse, on ne peut s'empêcher de ressentir une frustration évidente à ne pas pouvoir partager ces instants bénis où les premiers refont la course autour d'un verre. On sait que petit à petit, les médias, le public vont se détourner de la course, et ce, même si on est encore en mer et qu'on ne ménage pas ses efforts pour tirer le meilleur parti de sa machine. On ne prête qu'aux riches, c'est bien connu... Alors on se raccroche à des petits riens qui vont rendre les dernières heures moins amères : se dire que le bateau est bien né et que sans cette avarie stupide, on avait les moyens d'être dans la course, se motiver pour se bagarrer avec un autre mal classé avec qui naît une nouvelle complicité... On se rappellera qu'on avait annoncé qu'on était là avant tout pour se qualifier pour le prochain Vendée Globe et que cet objectif est en passe de se réaliser. On profite du paysage des derniers journées de mer de l'année, on s'éveille aux arcanes du tantrisme, on se découvre philosophe.
Quand les premiers seront arrivés, que les flonflons de la fête se seront tus, ayons encore une pensée pour ceux qui sont toujours en mer. Ils méritent tout autant notre estime.
PFB