Naviguer de nuit. C’est l’heure où les compteurs des différents cadrans affichent leurs unités comme autant de lucioles rassurantes dans le noir. Où les sensations de vitesse sont démultipliées à sentir la carène glisser sur les vagues, où le plancton déploie ses phosphorescences dans le sillage du bateau.
La nuit peut être inquiétante comme elle peut être définitivement complice. Privé de la vue, on s’efforce de développer ses autres prises d’information. C’est la nuit que l’on apprend le mieux à écouter son bateau, à sentir ses chansons, à déceler la moindre appogiature dans sa partition. Plus encore qu’avec les oreilles, on apprend à sentir les mouvements du bateau, à vibrer aux moindres accélérations. Paradoxalement, la nuit est souvent apaisante : comme si l’obscurité vous procurait un manteau protecteur… Pour autant que les choses restent dans l’ordre : car la moindre anicroche prend des proportions diaboliques dès lors qu’il faudra aller observer dans l’obscurité d’un compartiment étanche le comportement de la tête de quille ou bien identifier dans le mat le cliquètement anormal d’une pièce qui bat la chamade. Dans ces instants, la lampe frontale qui permet de garder ses deux mains pour soi, semble bien dérisoire. On se prend à regretter de ne pas avoir des yeux de chouette qui sont encore plus efficaces que ceux des chats. On en vient à maudire cette nuit qui devient tout à coup glauque et sinistre… Comme par hasard, il semble bien que le vent ait monté d’un cran, que l’harmonie de tout à l’heure ne soit plus qu’un lointain souvenir. Tout se désarticule, le bateau devient une bête sauvage qu’il va falloir maîtriser au plus vite sous peine de sanction matérielle. Prendre un ris, rouler une voile d’avant sous les paquets de mer quand on goûtait la chaleur réconfortante du carré bien calé devant l’ordinateur de bord… Nuit de m…
Mais que la nuit soit bienveillante, il n’est pas de plus grand bonheur. A l’heure entre chien et loup on a préparé le bateau pour le changement de route et discrètement on infléchit son cap en pensant au classement du lendemain qui révélera notre petite filouterie. Les voiles parfaitement réglées, on se surprend à observer le ciel : Croix du Sud ou Petite Ourse suivant son hémisphère, les constellations deviennent autant de repères qui nous rappellent les décalages entre nos petites misères et le bonheur simple d’être en mer. A cette heure là, quand le pilote épouse le rythme des vagues, que l’on engrange des milles sans coup férir, qu’il suffit de jeter un œil régulier sur le pont pour constater que tout fonctionne sans accroc, avant de replonger dans la chaleur du carré, le Roi lui-même ne saurait être notre cousin.
PF B