On le voit bien : ils ont du mal à se détacher de leur bateau avec lequel ils ont fait corps des heures durant. Il y a toujours une drisse à lover, une amarre à reprendre, quelques objets qui traînent qui doivent impérativement trouver leur place. Ce n'est pas de la maniaquerie, mais bien cette difficulté à plonger d'un monde dans un autre. On a vécu dans l'intimité d'un bateau pour lequel on a planché des heures avec les architectes, les équipes techniques, qui nous a donné parfois des soucis mais nous a aussi procuré quelques vrais moments de plénitude. Dans quelques instants, les sollicitations vont pleuvoir entre les organisateurs à saluer, les questions des journalistes auxquelles on a déjà eu le sentiment de répondre des dizaines de fois, les badauds venus témoigner, malgré le froid, de leur admiration pour ce qu'ils ont accompli. Il n'y a pas que les transitions météorologiques à savoir gérer : paradoxalement celles-ci sont aussi difficiles.
C'est le moment où il faut savoir être patient avant de retrouver l'intimité de ses proches. Dans le même temps, ce sont aussi des instants rares où on peut apprécier les trognes marquées des petits camarades de jeu et par contrecoup imaginer la sienne. Les complicités, elles, apparaissent dans un regard, dans un bon mot échangé lors de la conférence de presse commune, dans un verre partagé au coin du bar du club-house.
Et pourtant, tous sont disponibles, ouverts. Comme si pendant ces quelques jours de navigation ils avaient rongé leur frein de pouvoir converser librement. Car être à bord est un bonheur prégnant. Il faut pouvoir se détacher par moment de la marche du voilier, ne pas couper le lien qui les relie avec le monde civilisé. Il est loin le temps des Moitessier qui, à laide d'un lance-pierre, envoyait un message à un cargo expliquant qu'il continuait son tour du monde sans retour à la case départ pour « ne pas perdre son âme... ». Et pourtant, ils ont leur part de vie secrète que seuls connaissent ceux qui ont vécu l'expérience de la solitude en mer. Et s'ils sont devenus techniciens de haute volée, météorologistes hors pairs, tacticiens redoutables, nombre de ces compétiteurs invétérés savent qu'ils portent en eux une part de l'appel de l'aventure que voulait transmettre l'auteur de « la longue route ».
PFB