Vitesse, 13 nœuds, 14 à 15 dans les pointes. Le vent a franchement adonné permettant aux soixante pieds d’allonger la foulée, d’autoriser les sensations de glisse. Après deux jours d’allures de près, on goûte au plaisir indicible d’enlever le bas de ciré, de naviguer en short et tee-shirt. Moments d’autant plus précieux qu’on sait que l’on va vers l’hiver et que passé le Pot au Noir, le tempo risque de gagner fortissimo.
C’est le moment idéal pour se préparer un bon petit plat qui changera des nourritures lyophilisées, de passer un peu plus de temps que de coutume à la bannette, de faire quelques menus travaux de bricolage indispensables. Voire d’ouvrir un bouquin ou d’écouter un peu de musique.
On pourrait imaginer que les navigateurs vont profiter à plein de ces quelques instants fugaces… C’est mal connaître les démons qui les agitent. Il faudra toujours reprendre un pouième d’écoute de spinnaker, larguer un chouia de drisse de grand-voile. Pour aller encore plus vite, les solitaires ont un système de cotations très élaboré : chacun sait que le pouième vaut sensiblement le dixième d’un chouia qui n’est jamais que le centième du cheval. Malgré les ordinateurs de bord et les instruments de mesure sophistiqués, rien n’a réussi à remplacer cette complicité entre le marin et sa machine qui fait que sous ses pieds, dans les fesses, on sait que « là, le bateau va bien ».
On pourrait se poser la question de savoir où réside le plaisir dans cette quête forcenée de la performance. Peut-être que, à l’instar des grands anciens qui savaient manœuvrer dans des ports des voiliers de plusieurs dizaines de tonnes sans jamais laisser échapper la moindre trace d’émotivité de mauvais aloi, nos navigateurs sont au final des esthètes. Et que cette quête du geste juste, du réglage fin n’est au bout du compte, qu’une manière de satisfaire un besoin d’absolu.
PF B